naufragedelune a dit: il faut nous trouver un bateau en papier pour partir naviguer

Oui, nous faut le fabriquer

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J’ai marché sous la pluie

Je m’étais réveillée dans un lugubre appartement sous les toits. Par la fenêtre, je percevais un mur gris sans ciel. Je me suis accrochée au rebord et j’ai penché ma tête au dessus du vide pour regarder en l’air. J’ai vu un grand rectangle bleu ciel. J’ai attrapé ma lourde besace et l’ai fait pendre le long de mon corps. La bandoulière, telle une ceinture de sécurité, traçait une diagonale de mon épaule gauche à ma hanche droite. J’y ai noué ma veste et j’ai fais trois pas jusqu’à la porte, que j’ai ouverte puis claquée avant de dévaler quatre étages dans une cage d’escalier sans lumière. Lorsque je suis sortie de l’immeuble, le ciel était blanc cassé. J’ai fait la moue et je me suis mise à marcher. Quelques gouttes sont tombées sur le sol en dessinant des taches bleutées. D’autres ont glissé sur mon front et sur mes joues. J’ai tiré sur la fermeture éclair de mon sac pour protéger le bordel à l’intérieur puis j’ai décroché ma veste et je l’ai tenue à deux bras au dessus de ma tête. La pluie s’est intensifiée jusqu’à devenir bruyante. L’eau ruisselait sur les auvents mauves des cafés, l’eau ruisselait sur les pare-brise des voitures stationnées, l’eau ruisselait sur les pavés. De petits torrents suivaient la ligne des trottoirs avant de plonger en cascade dans les égouts. Il ne manquait à ÇA qu’un bateau en papier. Je devais éviter les parapluies, un pas d’un côté, un pas de l’autre, comme dans un vieux jeu vidéo. Sur mes cuisses, de grosses auréoles s’étaient formées ; dans mes chaussures, l’eau s’était infiltrée. Par un miracle que seules les lois de la physique peuvent expliquer, elle était remontée le long de mon jean jusqu’à mes genoux. Des gens s’alignaient sur les rebords des immeubles, le dos collé au béton et les traits tirés, les yeux tournés vers les nuages comme si du sang d’alien tombait du ciel. Les gouttes étaient tièdes et moelleuses. J’ai réalisé qu’elles n’étaient pas dangereuses et j’ai baissé les bras, abandonnant mon parapluie de fortune pour libérer ma tête. Puis j’ai changé mon sac d’épaule pour enlever le fardeau qui pesait sur ma poitrine. Lorsque je me suis engagée dans ma rue,  un effet venturi s’est manifesté. J’étais sur la proue d’un bateau et le vent mouillé fouettait mon visage. Je me suis rendue compte que je souriais. Et je me suis sentie bien. Marchant sur l’eau et des embruns plein les yeux.


Ouais, bon, j’ai marché sous la pluie quoi.

 

 

 

 

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Je me suis épilée le maillot (partie 1)

Plusieurs pots de cire entamés étaient empilés les uns sur les autres dans le placard. La cire qui dégoulinait de chacun d’eux donnait à cette structure un air de tour de Babel dalinienne. Je décollai difficilement le pot le plus en hauteur et parcourus mon appartement jusqu’à la cuisine.  Je retirai le couvercle, lentement. Non pas par souci de bien faire, mais parce la cire semblait prendre plaisir à ralentir tous mes mouvements, comme si le temps avait été englué à la sève de cette journée. Chacun de mes gestes, soumis à l’ambiance moite et mielleuse, devint alors une doucereuse expérience. J’actionnai le bouton d’ouverture de la porte du micro-onde et celle-ci s’ouvrit dans un long bâillement. De ceux qui font craquer les mâchoires et débouchent les oreilles. J’observai le plateau tournant, songeai un instant qu’il mériterait d’être lavé, puis y déposai le pot gluant avant de refermer la porte et d’enclencher la minuterie. Je m’éloignai aussitôt de l’appareil (il faut faire attention aux ondes, m’a-t-on dit) et comptai les secondes tout en fixant le mur jauni en face de moi. 1, 2, 3…et les suivantes. Toutes. Une à une, jusqu’à  40. J’ouvris la porte et saisis le pot tout chaud. J’y plongeai le bâtonnet en bois fourni avec la boite et fis de lents mouvements au cœur de la matière. Dessinant mollement des 8,  j’eus le sentiment ardent d’être connectée à l’immensité de l’univers. L’éternité glissait entre mes doigts. Lorsque je ressortis le bâtonnet, la cire coulait comme de la pâte à crêpe, onctueuse. Sur l’extrémité de la spatule s’affichait un « non ! » me signifiant que je risquais de me bruler. J’avais assez d’expérience en la matière pour savoir que ce n’était pas une vérité absolue. Du bout de l’index, je testai la température. C’était juste un peu brûlant. Exactement ce que je voulais. Je savais que la cire refroidirait le temps que j’installe mon chantier d’épilation. J’attrapai un exemplaire du Monde et dispersai des feuilles au sol dans toute ma salle de bain. J’avais pris soin de préchauffer la pièce à l’avance, si bien qu’il y régnait une douce chaleur orientale. Après avoir retiré mes vêtements, je posai mes fesses sur le rebord froid de la baignoire, écartai les jambes et plaçai mon pied gauche en hauteur sur un tabouret. J’étais au commencement. Ma chatte allait faire les gros titres, et cela sous l’œil de François Hollande et Jérôme Cahuzac.

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J’ai bu des bières en canette

Je les avais trimballées dans mon sac à main, coincé sous l’aisselle droite. Mes potes étaient assis au bord du fleuve, face au cul d’une péniche. J’hésitai un instant avant de m’asseoir et serrai mes fesses pour ne pas entrer en contact avec un crachat qui brillait sur le sol. Je sentis la chaleur de la pierre à travers ma jupe, poussai un soupir de satisfaction et mes fessiers se détendirent. Le soleil avait laissé infuser ses rayons sur les quais toute la journée.  J’ouvris mon sac et sorti les trois grâces, une à une, pour les déposer à mes pieds. Je les avais choisies de marques différentes pour pallier mes tendances abouliques. Elles étaient fraiches et recouvertes de gouttelettes comme les égéries des papiers glacés. Mes mains s’étaient glacées à leur contact.  Ma bouche était pâteuse et la clope que je venais de fumer réclamait post-mortem sa boisson fraiche. Je dis trois mots pour la forme et m’empressai de saisir l’une des bières. Pas n’importe laquelle, celle dont je voulais sentir le goût avant les autres. Boire des bières dans le mauvais ordre n’est pas catastrophique mais peut facilement perturber le plaisir (il faut manger le chèvre frais avant de s’attaquer au bleu, m’a-t-on dit). D’un coup de pouce, je décapsulai la belle. Une couche de mousse apparut aussitôt à sa surface et je pris plaisir à observer son déploiement, me demandant si elle allait dépasser les frontières et couler sur mes doigts. Elle cessa son expansion exactement au bon moment, ce qui me fit penser que cette soirée s’annonçait bien. Je portai la bière à mes lèvres, jetai ma tête en arrière et avalai la  même gorgée que Philippe Delerm. Celle que l’on boit tout en pensant que l’on boit. Cet instant passé, je me mis à parler et ma canette gagna en légèreté. Quelques minutes plus tard, je me rendis compte que je l’avais vidée sans l’apprécier. J’ouvris une autre bière, sans me soucier ni de sa mousse, ni de son goût. À ce moment là, un canard s’approcha, attiré par un glaviot qui venait de tomber dans l’eau, et je me fis la réflexion que c’était une canette.

Ouais, bon, j’ai bu des bières en canette quoi.

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Je suis deux

Je dois avouer que j’aime

avoir le contrôle de moi-même, ne pas

me laisser aller sans réfléchir. Ça me fait énormément

peur quand la vie me procure trop de

plaisir. Après, j’ai souvent un sentiment

de culpabilité qui me ronge. Le trop plein

de liberté et les possibilités qui en découlent

me poussent à faire des choses que je regrette

toujours par la suite, c’est terrible

 et insupportable.

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J’ai eu rendez-vous avec ma conseillère Pôle Emploi

Elle est arrivée par derrière et je lui ai fait face. Elle m’a montré ses dents et j’ai affiché mon sourire de cv.  J’avais les cheveux attachés en queue de cheval pour avoir l’air sage et sérieuse. Elle exhibait la crinière d’une lionne sur son territoire. Elle m’a tourné le dos, m’a guidée jusqu’à son bureau et s’est assise droite comme un “i” sur sa chaise en mousse. J’étais comme un “i” grec sur ma chaise en plastique. J’étais un i en crise. Je me suis redressée (il faut adopter la même attitude que son interlocuteur m’a-t-on dit). Je lui ai parlé de projets concrets et mes mots se sont emmêlés. Elle a fait des phrases concises pour me dire que je m’éparpillais. Lorsque j’ai évoqué la possibilité d’une formation, elle m’a répondu que mon niveau d’étude était trop élevé.  Je devais travailler. Son visage s’est éclairé quand elle m’a demandé si mon expérience en boulangerie s’était bien passée. Mon esprit s’est assombri quand j’ai entendu les mots faussement enjoués qui sortaient de ma bouche. J’aurais voulu l’étouffer avec des croissants. Elle m’a annoncé qu’elle m’inscrivait à un module. Sur l’écran de son ordinateur j’ai vu les mots « obligatoire » et « radiation ». J’ai poussé un cri de Munch, aphone. Par le pouvoir du prisme pôlaire, elle avait tiré la première, projetant au-dessus de ma tête l’épée de Damoclès. J’ai essayé de trouver un bouclier pour me protéger mais je n’avais dans mon sac qu’un simple parapluie.  Nous nous sommes levées, nos mains se sont serrées et je lui ai tourné le dos. Sur le chemin du retour, j’ai ouvert mon parapluie en espérant que par miracle il s’envolerait.  Si je m’y accrochais bien, il me mènerait peut-être jusqu’aux  oiseaux de passage.

Ouais, bon, j’ai eu rendez-vous avec ma conseillère Pôle Emploi quoi.

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J’ai acheté un Matisse

Je flânais dans un salon du livre ancien et il n’y avait pas que les livres qui paraissaient anciens. Tous les exposants avaient l’air aussi poussiéreux que les vieilles reliures amassées sur leurs étals. Même ceux d’entre eux qui n’étaient pas ridés semblaient appartenir au passé. À l’heure du numérique, je réalisais que les livres étaient peut-être  déjà des objets vintages. Osant à peine feuilleter les pages jaunies, et assommée par un week-end passée sous le regard  bienveillant et  bien fêtard  de Dionysos, je laissais mes yeux glisser sur les ouvrages comme sur des nuages. Je ne cherchais rien sinon le plaisir de flotter sur l’écume de cette journée (l’écume des jours sera bientôt sur la toile m’a-t-on dit). Je vis soudain émerger d’un grand carton à dessin une voile de bateau. Elle sillonnait une mer noire et blanche qui me fit instantanément penser à celle qu’Hugo Pratt avait souvent dessinée. Je m’approchai pour découvrir, non pas une silhouette de Corto Maltèse mais une signature de Matisse. Loin d’être l’œuvre originale, celle-ci avait été tirée à 500 exemplaires. Je ressentis une pointe d’amertume mais je sus aussi qu’ainsi elle serait accessible. Je la voulais. C’était ma Ballade de la mer salée rétro-interprétée par Matisse. Un monsieur moustachu ressemblant étrangement à Raspoutine m’a accosté et nous avons papoté.  Par un miracle que seules les lois de l’offre et de la demande peuvent expliquer, il m’a proposé un prix au rabais. Je lui ai tendu un chèque léger orné d’un gribouillage et il m’a tendu une épaisse feuille de papier ornée de vagues.

 

Ouais bon, j’ai acheté un Matisse quoi.

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Détail, Henri Matisse, Barques à Collioure,1905, Collection du Musée de Céret.

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